Taoufik Makhloufi, quand morale et hypocrisie font mauvais ménage

Qualifié pour la finale du 1.500 mètres, mais contraint par sa fédération à concourir aussi sur 800 mètres, l’Algérien Taoufik Makhloufi a abandonné au bout de 200 mètres et a été exclu de toutes les compétitions olympiques avant d'être réintégré ce lundi soir.

« Dura lex sed lex », certes. Mais durant cette édition des Jeux Olympiques, on peut se demander si les autorités de l’Olympe ne se sont pas montrées plus royalistes que la Reine. Après l’exclusion de quatre paires de double de badminton pour non-combativité, c’est l’Algérien Taoufik Makhloufi qui a fait les frais de la nouvelle lubie anglaise.

Un fondement incertain

Pour justifier cette décision, les autorités (en l’espèce l’IAAF) se sont fondées sur un manque de combativité de l’athlète. Concrètement, il ne lui est pas reproché d’avoir triché ou d’avoir violé un règlement mais simplement d’avoir trahi une norme abstraite (la morale, l’esprit des Jeux) matérialisée par un serment à la valeur réglementaire contestable. Surtout, une telle norme abstraite laisse une grande place à la subjectivité, le pire ennemi du droit et de la justice. Malgré tout, en l’espèce (comme pour le badminton), les autorités ont consacré une présomption quasi-irréfragable de culpabilité. Comprenez qu’il s’agit aux athlètes de prouver qu’ils n’ont pas violé une norme dont les contours flous et subjectifs sont liés à l’appréciation des autorités. Le principe de légalité des délits et des peines est ici ignoré : peut-on sanctionner quelqu’un qui ne sait pas qu’il viole une norme ? L’élément moral de l’infraction fait défaut.

L’argumentation est d’autant plus irrecevable que les inquisiteurs se sont contredits aussitôt : M. Makhloufi a pu être réintégré en présentant un certificat médical attestant de sa condition physique défaillante durant le 800 mètres. On a donc essayé d’offrir un moyen textuel et concret à un athlète pour contourner une sanction fondée sur une norme subjective. Dans la plus parfaite hypocrisie, on a inventé artificiellement un stratagème immoral pour justifier une exclusion fondée sur la morale. C’est tout bonnement fracassant d’incohérence. Probablement un référentiel britannique. Roulons à gauche et essayons de comprendre.

C’est en ce sens que la réglementation a été modifiée en Formule 1 à propos des consignes d’équipe suite à l’affaire « hongroise » entre Schumacher et Barichello chez Ferrari. Face à la subjectivité d’une telle exigence, la règle a vite été abandonnée. A raison.

L’hypocrisie nationale

Car dans ces deux cas (badminton et athlétisme), les athlètes n’ont fait que jouer avec le règlement, comme on l’a vu si souvent : au basket avec les Français ou les Grecs, au handball en fin de phase préliminaire… C’est la partie « scientifique » du sport, la partie « intelligence » du sportif. On l’a même vu très récemment, dans une situation très proche, avec le cyclisme. Plusieurs nations, à commencer par la France et Mickaël Bourgain, ont été contraintes d’aligner des pistards sur l’épreuve de course en ligne pour qu’ils soient qualifiés. Au bout de quelques kilomètres, ils ont posé pied à terre, tout comme l’Algérien l’a fait. Ils n’ont manifestement pas été déclassés.

Pire, si l’on voulait vraiment justifier ces décisions par des questions d’éthique ou de morale, il est inacceptable d’avoir toléré certaines attitudes de compétiteurs… Britanniques. Passons sur le cas de l’aviron, même si les suspicions sur la supposée casse matérielle ont de quoi prospérer, et concentrons-nous sur l’épreuve de vitesse par équipes. Le pistard anglais a ouvertement reconnu avoir violé la morale et l’éthique en utilisant le règlement. De facto, il a fait strictement la même chose que les joueuses de badminton. Il a explicitement violé le serment du début des Jeux Olympiques. Oui mais voilà, il est Anglais (enfin il l’est devenu…). Oui mais voilà, il a gagné une médaille d’or pour la Grande-Bretagne… Oui mais voilà… Le fair-play a été inventé par les Anglais et ils en sont les seuls maîtres de l’étalon.

Il est aussi à noter que l’athlète n’était ici que prisonnier des exigences de sa fédération, il n’a nullement fait ce choix par calcul ou intérêt personnel.

De surcroît, il faut bien voir que l’on se situe dans deux épreuves différentes. Pénaliser un athlète sur l’ensemble des compétitions pour une « faute présumée » dans une autre est contraire à toute logique. On ne tombe plus dans la condamnation pour réparer mais dans la condamnation pour punir. Si un athlète de 200 mètres sort de son couloir et commet une faute, doit-on l’éliminer pour les épreuves de 400 mètres ? Evidemment pas.

A tous points de vue donc, cette décision est aussi aberrante que fallacieuse. A vouloir pousser la morale au-delà de la raison (et de la justice ?) d’une main, tout en protégeant les siens de leurs propres turpitudes d’un autre côté, on perd crédibilité, sens et conscience.

A moins que tout ceci ne soit une façon d’éviter une autre polémique… Car nombreux sont ceux qui ont été surpris par l’aisance avec laquelle Taoufik Makhloufi a collé dix mètres aux Kenyans en série.

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Grand amateur de rugby (Auch, Stade Français), de handball et de football (PSG, Real).

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